Puisque les cigognes ont perdu mon adresse - Laurence BOCCOLINI (Mars 2008)

9782259207782

A dix ans, je voulais onze enfants. A quinze ans, je revoyais le tout à la baisse, et six enfants me semblaient représenter le chiffre du bonheur familial. A vingt ans, je penchais plutôt pour trois enfants (deux garçons et une fille), dans un idéal politiquement correct. Aujourd'hui, à quarante-quatre ans, un seul enfant comblerait le vide immense de mes bras. Mais cela tiendrait du miracle... Maintenant je sais.

Je voulais juste raconter une petite histoire en forme de larme. Elle n'est pas triste. Elle me ressemble.

Et même si les cigognes ont perdu mon adresse, vous ne m'en voudrez pas de continuer à guetter le bruit de leurs ailes...

Extrait du livre :
Juste un mot...

«Ce n'est pas le doute qui rend fou. C'est la certitude.»
Nietzsche

Chaque matin, je me lève comme si j'avais perdu un être cher la veille.
Vous savez, exactement comme lorsque mon papa et ma maman sont morts. J'ouvrais les yeux le matin et pendant une toute petite fraction de seconde, j'avais la sensation que tout était comme avant, que rien n'avait bougé et que j'allais pouvoir vivre cette journée normalement. Et puis soudain, sans prévenir, un drôle de truc me serrait le coeur, une sensation bizarre de froid sur ma nuque et de vide dans ma tête.
Et alors, tout me revenait très vite : si j'appelais à la maison, papa ne répondrait pas «Salut petit'» de sa grosse voix, avant de me dire «J'appelle ta mère, quitte pas...». Il n'y avait plus personne à la maison. La maison de mes parents ressemblait à un tombeau ouvert où mes souvenirs prenaient la poussière dans un silence parfait et où plus jamais personne ne me répondrait au téléphone.
Depuis quelque temps, cette sensation bizarre s'est étendue à une autre partie de ma vie. J'ouvre les yeux et rien ne bouge. Tout pareil. Je fixe le mur jusqu'à ce qu'il tangue et, peu à peu, «la sensation» arrive. Je l'attendais. Elle frémit, forme une grosse vague noire et se fracasse au-dedans, et puis, enfin, je reviens à la réalité. A ma réalité. Là où tout se mêle, s'emmêle, dans un fatras de mots barbares, de termes savants, de femmes qui pleurent, de ventres vides, de chiffres, de taux, de pourcentages, de ratés et de désespoir.

Maintenant je sais. Et ça me fait tout drôle de ne plus pouvoir dire : un jour, quand j'aurai un enfant... Bien sûr, je le dis encore, mais juste quand je suis toute seule, pour le plaisir. Comme lorsque j'avais quinze ans et que je chantais en play-back devant la glace de ma chambre en mimant la chanteuse des Pretenders. Je disais : «Un jour, je ferai le Madison Square Garden avec mon groupe... !» Et puis, ça ne s'est pas fait. Et l'enfant, ça ne se fera pas non plus... Enfin, pas comme je l'avais imaginé, c'est-à-dire «normalement», avec un déroulement normal des opérations : tomber amoureuse, désirer un enfant, tomber enceinte, accoucher avec le docteur qui braille «Poussez fort madame !» et pleurer devant le Caméscope du papa, mon bébé dans les bras... ça, on le barre tout de suite du scénario. Plus possible.

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